CONCLUSION

 

 

 

Selon que l’on examine la nature du bestiaire dans les deux romans, sa fonction ou finalement ce qu’il signifie, on constate des différences plus ou moins importantes entre le vers et la prose. On pourrait alors dire que la spécificité du bestiaire de chaque oeuvre se situe dans l’orientation donnée au message qu’il véhicule.

Du point de vue de sa nature, le bestiaire présent dans les deux oeuvres est presque semblable, à quelques exceptions près. La suprématie des mammifères dans les espèces présentées se rapproche de ce que l’on trouve dans les Bestiaires. L’animal des continuations possède donc une image «réaliste », il est proche de l’homme du Moyen Age.

Cependant, les animaux présents dans une seule oeuvre contribuent à l’individualiser et à faire ressortir son originalité. La Première Continuation se rapproche alors évidemment des romans arthuriens en vers, car elle insiste plus sur les animaux traditionnels de ces romans que sont le chien et le cheval. De même, comme chez Chrétien de Troyes, le merveilleux y est assumé par des animaux réels à la nature ambiguë. Le merveilleux y est plus diffus, plus poétique et non signalésystématiquement, comme c’est le cas dans le Perlesvaus. Cette oeuvre se caractérise par unmerveilleux féroce, représenté par des créatures imaginaires et monstrueuses, au service d’unsymbolisme chrétien.

La fonction et le statut du bestiaire dans les romans creusent les différences. Si l’on considère l’animal comme décor, toile de fond des aventures, on s’aperçoit que ce rôle est prépondérant dans la Première Continuation. En effet, l’animal est utilisé dans des motifs traditionnels courtois destinés à mettre en valeur la beauté, la générosité, la richesse et la noblesse des chevaliers. Si ces topoï sont présents dans les deux romans, la poésie privilégie et développe ceux qui se fondent sur le paysage ou sur la description des richesses de la cour. De même, la description de l’animal y reste plus variée, usant de qualificatifs plus nombreux et de procédés de style comme la comparaison, même si tout cela reste limité par rapport à l’usage qui en est fait dans d’autres types d’oeuvres. Le roman en vers insiste également sur la beauté ou la richesse par l’emploi de l’hyperbole ou la mise en valeur de l’ineffable, par le refus de la description. Dans le Perlesvaus, en revanche, les motifs où l’animal a un rôle utilitaire ou qui font  progresser l’action se révèlent plus importants. Dans la même perspective, le roman en prose use de procédés narratifs donnant de l’originalité à ces motifs. Il insiste également sur la description des animaux en action. Il élabore aussi les portraits des animaux imaginaires, pour  que les lecteurs se les représentent et perçoivent nettement les effets de leurs actions. Tout cela n’est pas sans évoquer le lien intrinsèque entre la prose et l’action, présent déjà dans l’étymologie du mot prose.

Le fait que l’animal laisse la première place à l’homme et soit toujours un moyen de mettre en valeur sa beauté et la noblesse de son comportement apparaît encore plus clairement si l’on considère l’animal métadiégétique. Dans le Perlesvaus, celui-ci peut avoir des qualités communes avec l’homme et lui sert alors de faire-valoir, lorsque l’auteur les compare. En revanche, l’absence decomparaison entre un homme et un animal dans la Première Continuation révèle que ceux-ci sont incomparables. L’animal reste à ce point inférieur à l’homme qu’on ne peut les associer dans l’égalité d’une comparaison. Ainsi, l’animal comme décor reste subordonné à l’homme, mais à deux degrés différents : radicalement différent ou relativement proche. L’homme conserve sa suprématie sur l’animal dans la Première Continuation si l’on considère ce dernier comme un personnage. En effet, il est tout au plus un auxiliaire pour l’homme, jamais un véritable adjuvant. De même, les animaux domestiques ne sont pas perçus comme de véritables amis, ni a fortiori les animaux sauvages. Enfin, l’affrontement direct, sous forme de combat entre l’homme et l’animal, n’a jamais lieu. En revanche, l’animal prend de l’importance en tant que déclencheur de l’action et des aventures, rôle moins visible dans le Perlesvaus, à cause de l’imbrication des aventures et des motifs adjacents associés à l’animal, comme la reconnaissance. Il peut à la rigueur posséder un statut de personnage s’il est merveilleux. Au contraire, le Perlesvaus accepte la relation d’égalité entre un homme et un animal, dans l’aide, l’amitié et le combat. Il déplace le rôle traditionnel d’adjuvant du cheval vers le lion. Dans la même lignée, sa vision de l’amitié entre un lion et un chevalier le rapproche des romans de Chrétien de Troyes. Enfin, l’animal s’humanise : il manifeste des sentiments humains envers son ami homme. La séparation entre animalité et humanité s’estompe donc.  Dans la poésie, l’animal reste un relais du récit et une toile de fond qui valorise l’homme, même s’il ne peut se situer au même niveau que ce dernier. Il ne devient véritablement un personnage que dans la prose, qui transgresse cette séparation toute chrétienne entre l’homme et l’animal.

Subordonné à l’homme, l’animal l’est aussi à un sens symbolique. L’écart entre prose et poésie se traduit à ce stade plus dans la différence des modes d’interprétation de ce sens que dans le contenu du symbolisme. Celui-ci s’exerce surtout à travers les espèces spécifiques à une oeuvre, c’est-à-dire les animaux merveilleux, représentés et imaginaires. Le symbolisme peut alors sembler, à première vue, très différent d’une oeuvre à l’autre. Cependant, on peut le rapprocher de deux points de vue.

D’abord, l’animal emblématique et le symbolisme des couleurs se retrouvent, malgré des moyens d’interprétation différents, et à quelques différences près, dans la prose et la poésie. Ensuite, dans le Perlesvaus, l’animal est l’allégorie d’un personnage biblique ou d’un dogme chrétien. Il participe aussi à des épisodes allégoriques dans leur totalité. Dans la Première Continuation, en revanche, il véhicule un symbolisme profane, lié à des thèmes chers à l’auteur. Paradoxalement, le symbolisme le plus chrétien des deux n’est pas celui que l’on croit. En effet, la place de l’animal par rapport à l’homme, la conception du monstrueux dans l’alliance humain/animal et la condamnation de la métamorphose renvoient à une morale chrétienne dans la Première Continuation. L’animal y est représenté à la place que lui assigne le christianisme. Inversement, le Perlesvaus, qui proclame la dimension chrétienne de ses allégories, n’hésite pas à bouleverser cette vision de l’animal par rapport  à l’homme et à mettre en scène des motifs celtiques païens.

Cette constatation est liée au problème de l’interprétation. Pour renforcer son message chrétien, l’auteur du Perlesvaus impose le sens de l’allégorie animale. Ce didactisme, caractéristique de la prose, a pour but de dissimuler l’interprétation celtique des épisodes allégoriques, en même temps  que de faire des lecteurs des croisés. En revanche, dans la Première Continuation, la liberté d’interprétation qui caractérise la poésie permet d’y déceler une morale chrétienne qui n’apparaît qu’à l’analyse. Cette liberté, alliée à la subtilité du sens du roman en vers, permet d’établir des rapprochements entre les deux symbolismes.

Finalement, le roman en prose paraît, au Moyen Age, innover du point de vue de la place de l’animal par rapport à l’homme, tandis que son symbolisme animal reste dépendant d’une interprétation chrétienne traditionnelle. Le roman en vers, s’il bénéficie d’une vision plus traditionnelle de l’animal, laisse en revanche une possibilité d’interprétation plus large et plus variable de son symbolisme. En tout cas, les deux auteurs semblent rester, chacun à leur manière, intrinsèquement liés à leur prédécesseur Chrétien de Troyes, même si le Perlesvaus, en tant que représentant du tout jeune roman en prose, ouvre des perspectives dans ce genre littéraire.

 

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