INTRODUCTION

 

La fin du XIIème siècle et le XIIIème siècle se caractérisent, en littérature, par l’abondance des continuations apportées au célèbre Conte du Graal, de Chrétien de Troyes, resté inachevé à la mort de celui-ci. Le premier texte qui nous occupe, la Première Continuation de Perceval, dite aussi Continuation-Gauvain, car elle met surtout en scène ce personnage, date d’entre les années 1190-1220. Ce premier texte des continuateurs, en vers, est suivi, parmi d’autres textes en vers, de la Seconde Continuation (ou Continuation-Perceval), attribuée à Wauchier de Denain et de la Troisième Continuation, dont l’auteur serait Manessier. La vogue des continuations se poursuit au XIIIème siècle par des romans en prose, parmi lesquels se trouve le Perlesvaus, intitulé en réalité Le Haut livre du Graal. La datation de cette oeuvre pose problème. Certains critiques situent sa rédaction dans les années 1200-1210, d’autres plus tard, entre 1230 et 1240. En tout cas, elle est postérieure à la Première Continuation. Si influences il y a entre les deux oeuvres, elles se feront donc dans ce sens.

 Il convient en outre de préciser que le texte de la Première Continuation sur lequel nous travaillerons est celui du manuscrit L, c’est-à-dire l’un de ceux qui font partie, selon William Roach, de la version brève. Cette version, la plus ancienne de l’œuvre, copiée onze fois durant le XIIIème siècle, correspondrait alors le mieux au texte du premier auteur. De telles variantes ne semblent pas avoir affecté le Perlesvaus, dont nous étudierons le texte dans l’édition Nitze-Atkinson (1932-37.

L’intérêt d’une comparaison du bestiaire dans ces deux œuvres se justifie pleinement. En effet, le bestiaire, qu’il soit iconographique ou littéraire, est un thème important au Moyen Age. En outre, il paraît intéressant de comparer ses manifestations dans des œuvres faisant partie de cette période de transition où coexistent des romans en prose et des romans en vers qui traitent à peu près tous le même sujet. En d’autres termes, l’évolution de forme entre deux romans du Graal légitime les questions que l’on peut se poser sur l’un des thèmes qu’ils abordent.

 Les deux formes différentes de ces oeuvres conduisent alors à se demander s’il existe un bestiaire spécifique à chacune d’elles. Il apparaît en fait, à première vue, que seules quelques espèces d’animaux ne sont pas communes aux deux romans.

Puisque la nature seule des animaux représentés ne suffit pas à caractériser la prose ou la poésie, la spécificité doit donc se trouver ailleurs. On peut alors se demander si l’originalité d’une œuvre n’apparaît pas à l’examen des espèces d’animaux présentes dans un seul roman. Il semble en effet plausible qu’en mettant en scène des animaux plus marginaux ou plus originaux, l’auteur ait voulu singulariser son propos.

Se pose alors le problème de la signification du bestiaire. Comme les espèces représentées dans un seul roman, les deux significations du bestiaire sont-elles radicalement différentes ? L’examen des passages où figurent des animaux présents dans une seule oeuvre montre en effet une signification chrétienne du bestiaire renforcée dans le Perlesvaus, tandis que celui-ci semble conserver une présentation et un sens païens dans la Première Continuation. Ces différences

paraissent ainsi suivre la christianisation progressive du mythe du Graal. Cependant, il peut être utile de creuser cette constatation de surface pour voir quel est le réel degré d’écart de sens entre les deux oeuvres, d’autant qu’elles ont une inspiration commune et que les auteurs du Moyen Age travaillent plus par imitation que par innovation.

Si les espèces différentes mènent à un symbolisme différent, les animaux semblables dans les deux oeuvres signifieraient donc la même chose. Là encore, il convient de nuancer. En effet, même si les motifs mettant en scène des animaux sont presque les mêmes, ils peuvent ne pas avoir la même importance ni la même fonction, du fait du point de vue esthétique de l’auteur et du travail de réécriture de ces topoï.

 Pour tenter de caractériser le bestiaire de chaque oeuvre et de répondre à ces questions, nous établirons d’abord une typologie des animaux présents dans chaque roman. En premier lieu,  la comparaison portera sur le bestiaire du genre romanesque par rapport aux animaux mis en scène dans d’autres genres plus tournés vers la représentation du monde animal, comme les Bestiaires. Dans un second temps, nous centrerons le propos sur les différences d’espèces et leurs significations entre les deux romans. L’examen de la nature des animaux dans chaque roman fera apparaître la spécificité des espèces représentées dans une seule oeuvre.

 Le statut de l’animal, c’est-à-dire sa fonction dans le récit, fera l’objet d’une étude qui se propose d’examiner le sens des motifs où l’animal figure. En d’autres termes, on déterminera quelle vision de l’homme ces motifs livrent, étant donné que l’animal n’apparaît jamais seul et pour lui-même dans le roman. Cette vision varie selon les choix des auteurs, c’est-à-dire selon leur parti pris narratologique et esthétique. De même, la place plus ou moins importante accordée à l’animal comme personnage révèle les opinions des auteurs à ce propos.

 Comme dans la plupart des textes du Moyen Age, l’animal reste l’instrument du symbole. Nous examinerons donc les caractéristiques de l’allégorie animale du Perlesvaus, dont le sens renvoie aux grands dogmes du christianisme, et ses différences avec le symbolisme païen, ou du moins plus profane, de la Première Continuation. Cependant, il convient aussi de chercher des points communs entre ces deux interprétations, sans s’arrêter au dogmatisme du  Perlesvaus, et en profitant de la liberté d’interprétation qu’offre la Première Continuation au lecteur. Ce problème de la lecture du bestiaire, et , à travers lui, de l’oeuvre, ainsi qu’une réflexion sur le statut du lecteur seront  finalement développés dans ces pages.

 

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